Sunday, March 12, 2006

ARTS : équivoque alarmant

Affonso Romano de Sant'Anna

Dans le champ des arts plastiques, essentiellement, un fossé s'est creusé ces dernières années entre l'attente d'un public et les œuvres qui lui sont présentées comme « artistiques ». La crise est d'autant plus profonde que de nombreux artistes qui s'identifient eux-mêmes comme modernes, et qui le sont, ne reconnaissent aucune validité esthétique aux œuvres de beaucoup de leurs contemporains. A cela s'ajoute le fait que cette dénégation n'existe pas seulement entre les artistes qui se disputent une place au sein de ce que l'on continue d'appeler la « modernité », mais qu'elle est partagée par de nombreux intellectuels qui ne trouvent pas, aux œuvres présentées dans les galeries et musées, le moindre caractère de nouveauté ou de créativité artistique.

Nous sommes en présence d'un phénomène insolite et perturbateur qui achève de brouiller les relations socio-artistiques contemporaines.

Il ne s'agit pas, ainsi qu'on l'a observé à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, du surgissement d'une langue nouvelle, difficile d'accès et non directement assimilable, chez quelques artistes d'exception. On a aujourd'hui le sentiment que les auteurs des « produits » proposés, non seulement se contentent de répéter des expériences qui ont vu le jour entre l'Impressionnisme et le Dadaïsme, mais qu'ils sont surtout très mal préparés, techniquement et intellectuellement, à assumer les tâches auxquelles ils se sont eux-mêmes affrontés.

A partir du Romantisme, les artistes adoptèrent, de plus en plus radicalement, un modèle de rupture par rapport aux canons esthétiques en vigueur, comme forme d'émulation pour leur propre création. Au terme de ce cycle des ruptures, le Dadaïsme, en 1916, est apparu comme le point où l'art a rencontré et s'est confondu avec une forme d'anti-art ou de non-art. Les ruptures successives créèrent en effet une sorte de cercle vicieux et sans issu, aboutissant, pour prendre l'exemple de la peinture, au syndrome du « blanc sur blanc », comme dans le cas de Malevitch. Les autres arts, au demeurant, connurent des syndromes semblables : ils parvinrent à la page blanche, au concert silencieux, à la sculpture friable, au théâtre sans acteur, etc.

Ce que je propose ici est l'ouverture d'une question, proprement placée sous le signe d'une « réflexion ».

Le XXème siècle est mort. Il a constitué, pour le monde occidental, le terrain d'essai pour les trois grandes théories formulées au XIX ème siècle : la marxisme, la psychanalyse, l'« art moderne ». Or, alors que marxisme et psychanalyse sont déjà entrés en phase de réforme sinon de régression, l'« art moderne » a gardé toutes ses ambiguïtés. De la même façon que le marxisme et la psychanalyse, l'art dit « moderne » a connu une naissance difficile et complexe, mais pour finalement s'imposer, occuper les musées, les salles de concert, les anthologies et s'établir comme l'unique norme esthétique en vigueur. Ne serait-il pas temps de réexaminer sa trajectoire, dans la mesure où un nouveau siècle s'ouvre, naturellement, sur de possibles renaissances et une nouvelle analyse de nos manifestations symboliques ?

En relation à l'art moderne et à la nécessité de son réexamen, il existe un problème qui demande à être élucidé et placé sur le divan socio-esthétique. Je fais référence à un « traumatisme », à une « mauvaise conscience », qui sont restés gravés dans la mémoire de l'Occident, depuis que divers artistes furent récusés pour les Salons officiels à la fin du siècle passé, alors qu'ils figurèrent, par la suite, parmi les principaux créateurs de leur temps. Depuis, la possibilité que nos concepts et nos canons artistiques soient erronés et que nous puissions être jugés incompétents ou ignorants face à l'« avant garde » ou à la « nouveauté », a fait que se sont largement ouvertes - et pire, qu'elles semblent l'être définitivement - les portes du jugement esthétique. De cette façon, nous nous sommes mis à accepter au titre de l'« art » tout ce que l'artiste (ou son thuriféraire) présente comme tel. A la signature et à la seule intention se sont réduits les derniers critères, permettant la formulation d'un syllogisme pervers : si tout est Art, alors rien ne l'est vraiment.

Un autre phénomène s'est produit, qui a conforté le traumatisme de ce rejet historique. Les artistes qui, par leurs positions perturbatrices ou révolutionnaires, affrontaient le « goût » officiel, et qui, au début, furent décriés et marginalisés, furent - par une sorte de retournement de la perspective - non seulement canonisés mais projetés de plein droit dans une « modernité » triomphante.

Ainsi, du rejet initial de ces artistes à leur célébration postérieure, s'est-il établi une sorte de rituel socio-esthétique de l'intronisation, que pourraient fort bien expliquer la sociologie et l'anthropologie. Les paramètres esthétiques, qui permettent traditionnellement de comprendre l'évolution de l'histoire de l'art, en sont revenus à leur degré zéro, tant pour l'élaboration que pour le jugement des œuvres. Et il ne s'agit pas de ce que l'on a souvent nommé une « perte d'aura » artistique, mais bien de ce qui pourrait constituer, au contraire, l'invention d'une autre « aura », résultant désormais des opérations de marketing, de l'action des marchands et des galeries, de l'autorité des musées, ou de celle des biennales et des expositions qui leur sont associées. Une « aura » instituée par une sorte de secte qui puise dans le refus d'un pacte avec le public, sa dynamique interne et la capacité de s'imposer sans référence extérieure.

L'improvisation, la provocation, l'arrivisme, l'exploitation de l'ingénuité, et l'habileté bourgeoise aux termes du Marché, nourrissent aujourd'hui un incroyable malentendu dans l'histoire des manifestations symboliques de l'homme : l'objet artistique s'est détourné du public, mais aussi de lui-même.

Dans la considération que le XXème siècle fut l'espace et le temps du surgissement de ce malentendu, mais dans l'idée qu'il est à présent nécessaire de revoir notre histoire sous peine d'en ignorer la portée, je propose dans ces colonnes un vaste ré-examen et une réévaluation, pour le XXIème siècle, de ce qu'il est encore convenu d'appeler les « arts plastiques ».

REINVENTANT LE DEMAIN

Affonso Romano de Sant'Anna

"La réinvention du monde : un adieu au XXè siècle", de Jean-Claude Guillebaud, qui vient de paraître chez Bertrand Brasil, avec une bonne traduction de Maria Helena Kuhner, est un livre qui nous aide à repenser l'art et la culture de notre temps. Par certains côtés, ce livre a beaucoup à voir avec l'analyse que je développe en ce moment à travers la série d'articles sur la modernité et la post-modernité.
J'ai affirmé à plusieurs reprises que, si l'on ne passe pas au propre le XXè siècle, l'on n'inaugurera jamais le XXIè. Guillebaud préfère le mot "refondation", ce qui ne signifie ni "restauration" ni retour au passé. Il fait allusion à la nécessité de faire face à "esta modernidade falastrona e finæoria...", «l' arte da esquivança.... Il voit, dans notre culture, "celebrações e performances quantificadas, em suas concessões ao relativismo, em sua fetichização do indivíduo.... Guillebaud attaque cette société de cyniques qui se réjouit de se trouver sur le pont du Titanic, ne faisant que changer de chaise longue et faisant fi de l'iceberg. Il reprend ce que Peter Sloterdjik, il y a vingt ans, a appelé "Critique de la raison cynique", signalant que "o cinismo.é a falsa consciência esclarecida..".
Comme l'on peut voir, en Europe, depuis des décennies l'on essaye de critiquer la "vulgate post-moderne", originaire d'une lecture déviante de Nietzsche et passée par Foucault, Derrida et d'autres, comme Lyotard, En faisant ainsi "l'inventaire du naufrage", Guillebaud, à l'exemple de François Chatelet, attaque le "nietzschianisme de salon", c'est-à-dire, "essa forma um tanto tola de egoitismo moderno, que exalta o instante, apregoa o gozo imediato e afirma, com ar grandiloquente sua recusa a todos projeto ou crença ».... D'après lui, "esse nitzschianismo. Está para a revolta como a pantomima infantil para a arte dramática »..
Quelques thèmes fondamentaux surgissent dans cet ouvrage Le premier est l'éthique L'auteur avertit : "Falar de moral aos homens e às mulheres desa virada de século ºe condern-se a não ser nunca compreendido ; é mesmo perpetuar a desontdientação quepretendemos combater »...." Il est pourtant nécessaire de reprendre le débat, sans confondre morale avec mouvement moralisateur, et étique avec conservatisme. Il faut admettre que "o homem culto e esclarecido erá superioor ao homem brutal e belicoso, o magistrado integro serºa preferido ao escroque, o criador será mais considerado que o traficante, etec. É a partir daí , dessa hierarquização que a ordem social organizada, e, sobretudo, que a função educativa é exercida... "
Le deuxième point important dans sa révision du XXè est "escapar da nosdtalgia e da futilidade da lamentação, car "tentar t irar-nos no caos contemoporâneo ressucintando o que está morto é uma tarefa sem futuro..." Encore un point important : comment faire face à la nécessité de penser la totalité dans une époque où le savoir est devenu fragmenté et labyrinthique. Nous avons, d'un côté, "a estrepitosa e superficial gernalização da mídia, do outro, a competência fragmentaria das disciplinas ; e um lado a tagarelice enciclopédica do fluxo do pensamento, do outro a rigida e inacessivel erudição dos doutos »..." Nous serions surpris devant "la bêtise discoursive" ..." et "la connaissance microscopique". Ainsi, s'est instauré une situation qui mène au désarroi conformiste, car les gens se demandent "- Como poderia eu. Agir jou mesmo pensar, se o verdadeiro saber está fora de meu alcance ? Como poderia tomar partido se nada sei ?.."
En fait, la mondialisation n'a fait qu'aggraver cet état de choses. Participant, apparemment, de tout, elle a fini par démontrer aux personnes que tout se décide ailleurs, à leur insu, et qu'il n'y a pas comment résister. Dans ce sens, l'analyse de Guillebaud prêche également une action interdisciplinaire, comme possibilité de procéder à une analyse plus épurée du malaise de notre civilisation. Comme dit l'essayste français, non sans une certaine humilité, "tentar tecer mesmo que imperfeita ou incompetentemente, os fois de um dialogo entre os aberes nao me parece uma empresa inteiramente inútil.(…) A mim me basta desempenhar o papel de mensageiro enre os que sabem..".
C'est bon de voir que l'on repense le rôle de l'artiste et de l'intellectuel après un siècle ou la "rasão desarazoada..." . D'ailleurs, comme disait Merleau-Ponty – "O mundo conta com um bom número de ‘racionalistas’ que são um perigo para a vida da razão..." D'autre part, j'aime voir que l'intellectuel n'est pas simplement cette sorte de spécialiste appliqué à exécuter sa tâche, comme s'il était un tourneur de vis, qui ne s'intéresse pas à savoir comment fonctionne la machine qu'il répare. Il me plaît de voir que d'autres personnes dénoncent ce qu'il y avait de symptomatique et de pervers lorsque, il y a des décennies, l'on fêtait "la fin des longs récits" et la "fin de l'histoire", et l'on faisait l'éloge du minimalisme et de l'insignifiance. C'est significatif le fait qu'un de ces prophètes de "la fin de l'histoire" ait été Francis Fukuyama, doublé de fonctionnaire et philosophe du Département d'Etat des Etats-Unis, qui a confondu philosophie avec propagande idéologique.
D'autre part, comme symptôme des impasses sociales où nous nous sommes engagés, dans cette société de quantification "o valor tornou-se produto e o produto tornou-se valor...". Nous vivons à l'intérieur et à l'extérieur de la culture, dans une sorte de "boursisme" , de financiarisation des valeurs, qui nous mène à croire que "nossa salvação estaria atada a um desses algraismo colocados apºós a vírgula.Com 2,7% de crescimento estaríamos salvos ; os 2,3% prenunciariam uma grande desgraça..."
Parler de la nécessité de réinventer l'histoire et de réinventer le futur n'est pas une simple métaphore. L'individu ordinaire, même lui, se rend compte que les choses telles qu'elles sont ne peuvent pas continuer ainsi. A un moment quelconque, plusieurs moments peut-être, ont eu lieu des déviations qui ont fait qu'un Brésilien, ainsi qu'un Russe ou un Français pensent qu'il nous faut refonder l'histoire ou changer son cap. D'autre part, il est indispensable de se méfier des "grandes venturas política e das utopias sociais...". On ne peut répéter les fautes d'hier. On ne peut non plus se conformer aux impasses d'aujourd'hui. Il faut réinventer le demain.

INTRODUCTION A "DECONSTRUIRE DUCHAMP

A la différence des ouvrages qui essaient d'historier l'art moderne par l'acceptation et l'adoption de clichés, en paraphrasant et en réorganisant le déjà dit, ces textes regardent l'art des cent cinquante dernières années, non au rétroviseur, d'un regard nostalgigue et complaisant, mais d'un regard qui voit l'art moderne comme un effort pour éloigner les gravats et dégager de nouveaux chemins.
Ce livre n'est pas "contre" l'art moderne, l'avant-garde et l'art contemporain. Ce serait trop plat et trop puéril. Il n'est pas non plus "contre" certains auteurs et certains ouvrages. Mais, il propose une révision immédiate de valeurs, sans peur d'affronter certaines icônes qui trônent à l'autel de la modernité et de la post-modernité. Ici, au lieu de simple "opinion", l'on propose des stratégies pour analyser certains mensonges théoriques et pratiques de produits et auteurs qui prétendent occuper, quoiqu'en le niant, l'espace de l'art.
Il faut sortir l'art du ghetto où on l'a relégué, comme si c'était un produit sans liens, flottant dans le temps et dans l'espace, et convoquer pour l'analyse des ouvrages et des auteurs, de manière systémique, quelques instruments critiques des sciences humaines et sociales, contrariant, ainsi, une affirmation bizarre du plus grand critique nord-américain du siècle dernier – Clement Greenberg: la linguistique n'a aucune contribution à apporter à la critique de l'art. L'anthropologie, la sociologie, la psychanalyse, la sémiologie et l'étude de l'économie et du marketing, parmi d'autres disciplines, ont beaucoup à éclaircir sur l'imbroglio dans lequel l'art s'est retrouvé. Je répète : il faut sortir l'art du ghetto où on l'a relégué, où certains conservateurs, commissaires-priseurs, marchands et galeristes ont passé à décider sur ce qu'avant était de la compétence de critiques, essayistes, historiens, professeurs et collectionneurs, pour qui l'art était plus qu'une pure commodity.
Dans ce sens il y a des instruments théoriques disponibles dans d'autres disciplines capables de rendre opérationnelle une connaissance illuminatrice, par exemple, sur la question du pastiche, le syndrome de répétition, l'effet métonymique du déplacement, la question du fétiche et de l'aura, la notion de pacte artistique, les divers concepts d'histoire, la plus value artistique et le marketing, la notion de ruine et de logos artistique, la gnose initiatrice, la fragilité de la définition du contemporain, le discours ex-centrique et la citadelle des arts, l'illusionnisme et l'auto-duperie, l'iconophilie et l'iconosclatie, l'oeuvre d'art et les saintes reliques, la valeur esthétique, le brouillon et l'inachevé, l'énigme dans des sociétés archaïques et modernes, auteurs symptomatiques et auteurs authentiques, le troisième regard, la réjouissance dans le malaise, le mite de la transgression, etc. Il est possible d'établir un diagnostique sur l'anomie éthique et esthétique où nous vivons. Pour ce faire, il faut réactiver la théorie de la connaissance et des stratégies épistémologiques.
Ce livre émane non seulement d'une inquiétude personnelle, mais d'une contingence et de la perplexité culturelle de plusieurs. L'extraordinaire réceptivité à l'article "Art – une équivoque alarmante" (O Globo – 29.12.2001) a déclenché l'élaboration d'une cinquantaine d'autres articles. A ma grande surprise (et espoir) j'ai constaté que dans plusieurs pays, théoriciens, critiques et intellectuels donnaient aussi leur opinion sur l'actuel nihilisme pseudo-créatif dans les arts plastiques. Cela allait de Levi-Strauss, Eric Hobsbawn, Vargas Llosa, Alain Badiou, Mircea Eliade, Jean Baudrillard, M. Meschonic, Kurt Vonnegurt, Tom Wolfe, James Gardner, Pierre Bourdieu, Gilles Dorfles, Frederic Jameson à quelques icônes de la critique des arts plastiques, que ce soit Robert Hughes, critique du "Times" et auteur de la célèbre série de la BBC "Encore le choc", que ce soit Jean Clair – commissaire de la Biennale de Venise, directeur du Musée Picasso et de Beaubourg, conservateur de la rétrospective de Duchamp, Même un Clement Greenberg a eu quelques lumières à ce sujet.
Il ne s'agissait plus, comme pendant les années soixante, de discuter les avant-gardes, comme ont fait Peter Burger, Octavio Paz, Enzensberger, Vattimo et de dizaines d'autres ou, comme, au Brésil, Fereira Goulart et moi-même avons fait lors de notre participation à ces mouvements. Il s'agissait d'aller plus loin, de faire une révision de la modernité et de la confuse post-modernité, de repenser la critique d'art à l'intérieur de la critique de la culture.
Bref, de livre diffère de l'attitude réjouissante de ceux qui sont artistiquement embarqués dans la modernité et dans la post-modernité et se contentent, comme a dit Suzi Gablik, de se limiter à changer de chaise longue sur le pont du Titanic.
ARS