ARTS : équivoque alarmant
Affonso Romano de Sant'Anna
Dans le champ des arts plastiques, essentiellement, un fossé s'est creusé ces dernières années entre l'attente d'un public et les œuvres qui lui sont présentées comme « artistiques ». La crise est d'autant plus profonde que de nombreux artistes qui s'identifient eux-mêmes comme modernes, et qui le sont, ne reconnaissent aucune validité esthétique aux œuvres de beaucoup de leurs contemporains. A cela s'ajoute le fait que cette dénégation n'existe pas seulement entre les artistes qui se disputent une place au sein de ce que l'on continue d'appeler la « modernité », mais qu'elle est partagée par de nombreux intellectuels qui ne trouvent pas, aux œuvres présentées dans les galeries et musées, le moindre caractère de nouveauté ou de créativité artistique.
Nous sommes en présence d'un phénomène insolite et perturbateur qui achève de brouiller les relations socio-artistiques contemporaines.
Il ne s'agit pas, ainsi qu'on l'a observé à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, du surgissement d'une langue nouvelle, difficile d'accès et non directement assimilable, chez quelques artistes d'exception. On a aujourd'hui le sentiment que les auteurs des « produits » proposés, non seulement se contentent de répéter des expériences qui ont vu le jour entre l'Impressionnisme et le Dadaïsme, mais qu'ils sont surtout très mal préparés, techniquement et intellectuellement, à assumer les tâches auxquelles ils se sont eux-mêmes affrontés.
A partir du Romantisme, les artistes adoptèrent, de plus en plus radicalement, un modèle de rupture par rapport aux canons esthétiques en vigueur, comme forme d'émulation pour leur propre création. Au terme de ce cycle des ruptures, le Dadaïsme, en 1916, est apparu comme le point où l'art a rencontré et s'est confondu avec une forme d'anti-art ou de non-art. Les ruptures successives créèrent en effet une sorte de cercle vicieux et sans issu, aboutissant, pour prendre l'exemple de la peinture, au syndrome du « blanc sur blanc », comme dans le cas de Malevitch. Les autres arts, au demeurant, connurent des syndromes semblables : ils parvinrent à la page blanche, au concert silencieux, à la sculpture friable, au théâtre sans acteur, etc.
Ce que je propose ici est l'ouverture d'une question, proprement placée sous le signe d'une « réflexion ».
Le XXème siècle est mort. Il a constitué, pour le monde occidental, le terrain d'essai pour les trois grandes théories formulées au XIX ème siècle : la marxisme, la psychanalyse, l'« art moderne ». Or, alors que marxisme et psychanalyse sont déjà entrés en phase de réforme sinon de régression, l'« art moderne » a gardé toutes ses ambiguïtés. De la même façon que le marxisme et la psychanalyse, l'art dit « moderne » a connu une naissance difficile et complexe, mais pour finalement s'imposer, occuper les musées, les salles de concert, les anthologies et s'établir comme l'unique norme esthétique en vigueur. Ne serait-il pas temps de réexaminer sa trajectoire, dans la mesure où un nouveau siècle s'ouvre, naturellement, sur de possibles renaissances et une nouvelle analyse de nos manifestations symboliques ?
En relation à l'art moderne et à la nécessité de son réexamen, il existe un problème qui demande à être élucidé et placé sur le divan socio-esthétique. Je fais référence à un « traumatisme », à une « mauvaise conscience », qui sont restés gravés dans la mémoire de l'Occident, depuis que divers artistes furent récusés pour les Salons officiels à la fin du siècle passé, alors qu'ils figurèrent, par la suite, parmi les principaux créateurs de leur temps. Depuis, la possibilité que nos concepts et nos canons artistiques soient erronés et que nous puissions être jugés incompétents ou ignorants face à l'« avant garde » ou à la « nouveauté », a fait que se sont largement ouvertes - et pire, qu'elles semblent l'être définitivement - les portes du jugement esthétique. De cette façon, nous nous sommes mis à accepter au titre de l'« art » tout ce que l'artiste (ou son thuriféraire) présente comme tel. A la signature et à la seule intention se sont réduits les derniers critères, permettant la formulation d'un syllogisme pervers : si tout est Art, alors rien ne l'est vraiment.
Un autre phénomène s'est produit, qui a conforté le traumatisme de ce rejet historique. Les artistes qui, par leurs positions perturbatrices ou révolutionnaires, affrontaient le « goût » officiel, et qui, au début, furent décriés et marginalisés, furent - par une sorte de retournement de la perspective - non seulement canonisés mais projetés de plein droit dans une « modernité » triomphante.
Ainsi, du rejet initial de ces artistes à leur célébration postérieure, s'est-il établi une sorte de rituel socio-esthétique de l'intronisation, que pourraient fort bien expliquer la sociologie et l'anthropologie. Les paramètres esthétiques, qui permettent traditionnellement de comprendre l'évolution de l'histoire de l'art, en sont revenus à leur degré zéro, tant pour l'élaboration que pour le jugement des œuvres. Et il ne s'agit pas de ce que l'on a souvent nommé une « perte d'aura » artistique, mais bien de ce qui pourrait constituer, au contraire, l'invention d'une autre « aura », résultant désormais des opérations de marketing, de l'action des marchands et des galeries, de l'autorité des musées, ou de celle des biennales et des expositions qui leur sont associées. Une « aura » instituée par une sorte de secte qui puise dans le refus d'un pacte avec le public, sa dynamique interne et la capacité de s'imposer sans référence extérieure.
L'improvisation, la provocation, l'arrivisme, l'exploitation de l'ingénuité, et l'habileté bourgeoise aux termes du Marché, nourrissent aujourd'hui un incroyable malentendu dans l'histoire des manifestations symboliques de l'homme : l'objet artistique s'est détourné du public, mais aussi de lui-même.
Dans la considération que le XXème siècle fut l'espace et le temps du surgissement de ce malentendu, mais dans l'idée qu'il est à présent nécessaire de revoir notre histoire sous peine d'en ignorer la portée, je propose dans ces colonnes un vaste ré-examen et une réévaluation, pour le XXIème siècle, de ce qu'il est encore convenu d'appeler les « arts plastiques ».
Dans le champ des arts plastiques, essentiellement, un fossé s'est creusé ces dernières années entre l'attente d'un public et les œuvres qui lui sont présentées comme « artistiques ». La crise est d'autant plus profonde que de nombreux artistes qui s'identifient eux-mêmes comme modernes, et qui le sont, ne reconnaissent aucune validité esthétique aux œuvres de beaucoup de leurs contemporains. A cela s'ajoute le fait que cette dénégation n'existe pas seulement entre les artistes qui se disputent une place au sein de ce que l'on continue d'appeler la « modernité », mais qu'elle est partagée par de nombreux intellectuels qui ne trouvent pas, aux œuvres présentées dans les galeries et musées, le moindre caractère de nouveauté ou de créativité artistique.
Nous sommes en présence d'un phénomène insolite et perturbateur qui achève de brouiller les relations socio-artistiques contemporaines.
Il ne s'agit pas, ainsi qu'on l'a observé à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, du surgissement d'une langue nouvelle, difficile d'accès et non directement assimilable, chez quelques artistes d'exception. On a aujourd'hui le sentiment que les auteurs des « produits » proposés, non seulement se contentent de répéter des expériences qui ont vu le jour entre l'Impressionnisme et le Dadaïsme, mais qu'ils sont surtout très mal préparés, techniquement et intellectuellement, à assumer les tâches auxquelles ils se sont eux-mêmes affrontés.
A partir du Romantisme, les artistes adoptèrent, de plus en plus radicalement, un modèle de rupture par rapport aux canons esthétiques en vigueur, comme forme d'émulation pour leur propre création. Au terme de ce cycle des ruptures, le Dadaïsme, en 1916, est apparu comme le point où l'art a rencontré et s'est confondu avec une forme d'anti-art ou de non-art. Les ruptures successives créèrent en effet une sorte de cercle vicieux et sans issu, aboutissant, pour prendre l'exemple de la peinture, au syndrome du « blanc sur blanc », comme dans le cas de Malevitch. Les autres arts, au demeurant, connurent des syndromes semblables : ils parvinrent à la page blanche, au concert silencieux, à la sculpture friable, au théâtre sans acteur, etc.
Ce que je propose ici est l'ouverture d'une question, proprement placée sous le signe d'une « réflexion ».
Le XXème siècle est mort. Il a constitué, pour le monde occidental, le terrain d'essai pour les trois grandes théories formulées au XIX ème siècle : la marxisme, la psychanalyse, l'« art moderne ». Or, alors que marxisme et psychanalyse sont déjà entrés en phase de réforme sinon de régression, l'« art moderne » a gardé toutes ses ambiguïtés. De la même façon que le marxisme et la psychanalyse, l'art dit « moderne » a connu une naissance difficile et complexe, mais pour finalement s'imposer, occuper les musées, les salles de concert, les anthologies et s'établir comme l'unique norme esthétique en vigueur. Ne serait-il pas temps de réexaminer sa trajectoire, dans la mesure où un nouveau siècle s'ouvre, naturellement, sur de possibles renaissances et une nouvelle analyse de nos manifestations symboliques ?
En relation à l'art moderne et à la nécessité de son réexamen, il existe un problème qui demande à être élucidé et placé sur le divan socio-esthétique. Je fais référence à un « traumatisme », à une « mauvaise conscience », qui sont restés gravés dans la mémoire de l'Occident, depuis que divers artistes furent récusés pour les Salons officiels à la fin du siècle passé, alors qu'ils figurèrent, par la suite, parmi les principaux créateurs de leur temps. Depuis, la possibilité que nos concepts et nos canons artistiques soient erronés et que nous puissions être jugés incompétents ou ignorants face à l'« avant garde » ou à la « nouveauté », a fait que se sont largement ouvertes - et pire, qu'elles semblent l'être définitivement - les portes du jugement esthétique. De cette façon, nous nous sommes mis à accepter au titre de l'« art » tout ce que l'artiste (ou son thuriféraire) présente comme tel. A la signature et à la seule intention se sont réduits les derniers critères, permettant la formulation d'un syllogisme pervers : si tout est Art, alors rien ne l'est vraiment.
Un autre phénomène s'est produit, qui a conforté le traumatisme de ce rejet historique. Les artistes qui, par leurs positions perturbatrices ou révolutionnaires, affrontaient le « goût » officiel, et qui, au début, furent décriés et marginalisés, furent - par une sorte de retournement de la perspective - non seulement canonisés mais projetés de plein droit dans une « modernité » triomphante.
Ainsi, du rejet initial de ces artistes à leur célébration postérieure, s'est-il établi une sorte de rituel socio-esthétique de l'intronisation, que pourraient fort bien expliquer la sociologie et l'anthropologie. Les paramètres esthétiques, qui permettent traditionnellement de comprendre l'évolution de l'histoire de l'art, en sont revenus à leur degré zéro, tant pour l'élaboration que pour le jugement des œuvres. Et il ne s'agit pas de ce que l'on a souvent nommé une « perte d'aura » artistique, mais bien de ce qui pourrait constituer, au contraire, l'invention d'une autre « aura », résultant désormais des opérations de marketing, de l'action des marchands et des galeries, de l'autorité des musées, ou de celle des biennales et des expositions qui leur sont associées. Une « aura » instituée par une sorte de secte qui puise dans le refus d'un pacte avec le public, sa dynamique interne et la capacité de s'imposer sans référence extérieure.
L'improvisation, la provocation, l'arrivisme, l'exploitation de l'ingénuité, et l'habileté bourgeoise aux termes du Marché, nourrissent aujourd'hui un incroyable malentendu dans l'histoire des manifestations symboliques de l'homme : l'objet artistique s'est détourné du public, mais aussi de lui-même.
Dans la considération que le XXème siècle fut l'espace et le temps du surgissement de ce malentendu, mais dans l'idée qu'il est à présent nécessaire de revoir notre histoire sous peine d'en ignorer la portée, je propose dans ces colonnes un vaste ré-examen et une réévaluation, pour le XXIème siècle, de ce qu'il est encore convenu d'appeler les « arts plastiques ».

